Je n’en peux plus

L’ANNIVERSAIRE DE JACQUES BREL 09/04/2020

Depuis trois ans, à chaque anniversaire de Jacques Brel, je lui griffonne quelques lignes pour délirer un peu avec lui, lui parler de notre monde, de ses chansons qui sont en réalité autant de contes, de ses obsessions, car il en a, de sa philosophie…des amis, des femmes et tutti quanti…
Pour cette année, une bizarrerie! Je vais l’informer de ce minus de virus qui sème la terreur parmi les humains; ce sujet n’a pourtant JAMAIS figuré parmi ce que je pouvais avoir d’important à dire à Brel.
Je crois qu’il est temps de supprimer ce mot du dico, et de comprendre que cet adverbe est une incongruité de la langue française, puisqu’il correspond rarement à une réalité tangible.
Voici donc :

Salut mon pote!

En principe, c’était hier que je devais t’écrire, comme je te l’avais promis dans ma dernière lettre, mais franchement, je n’étais pas en état, et puis tu sais que je ne suis pas sur les conventions.
Je ne fonctionne pas avec la notion de devoir, je rêve d’un monde où l’envie se substituerait au devoir.
Et je ne sais pas faire plusieurs choses à la fois, c’est l’éternelle bagarre avec mes proches. Or, hier j’étais sur autre chose.
En fait,ce qui m’intéresse dans les actes que j’accomplis, c’est moins la quantité de choses faites que l’intensité avec laquelle c’est fait.
Je veux aller au bout de moi-même, comme toi tu as pu le réaliser d’une certaine façon, même si tu avais besoin d’autre chose tout le temps.
« Je ne veux pas devenir idiot », disais-tu; pour ma part, je n’ai pas d’autre ambition, je pense que c’est déjà grandiose.
Bref, tu as deviné qu’aujourd’hui je suis parti pour parler de moi, même si je ne serai pas aussi bavard que d’habitude. Afin de mieux nous connaître et donc mieux nous comprendre, c’est fondamental.
Souvent la haine de l’autre est l’expression d’une méconnaissance tragique de l’autre.
Dans une correspondance, j’ai essayé de te mettre au parfum de ce qui se joue, ce qui se trame dans notre monde, un monde devenu ennuyant, inintéressant, banal.
Un monde de l’illusion, où tout est factice, tout n’est qu’apparence, et tout est affaire de prix et de coût.
C’est tellement vrai, que l’un des hommes les plus riches du monde, du nom de Steven Jobs, a écrit une lettre sur son lit d’hôpital, dans laquelle il confessait n’avoir pas connu de grandes joies. Il conseillait alors de s’occuper de sa famille de ses amis, des autres…C’est une conviction profonde chez moi.
Oui ! C’était mieux avant. Avant, y avait toi, après toi, « y a plus rien » comme le chantait divinement l’ami Ferré.
Ces derniers temps, la situation empire, et pour cause?
Sans crier gare, une saloperie de virus est venu tout chambouler à l’échelle planétaire, le virus le moins raciste qu’on n’aie jamais vu : il s’en fout de la géographie, de l’histoire, de la race…Mieux encore c’est un vrai marxiste, il est pour la société sans classe, et donc autant les riches que les pauvres sont à abattre.
Cela a donné aux idiots qui nous gouvernent l’idée de nous confiner, comme remède miracle.
Je ne sais pas si tu as vécu ça, mais c’est horrible.
A ce sujet, il m’est venue une question à l’esprit : comment tu aurais réagi? J’ai déjà une idée de ta réponse, mais on l’abordera une autre fois.
Parlons d’autre chose…
« Quiconque n’a pas lu Mon oncle Benjamin, ne peut se dire de mes amis » a déclaré Brassens. J’ai donc acheté le petit livre dans lequel je retrouve autant toi que le caractère de Brassens.
Pour rappel, ce livre a été tourné en film en 1969 par Edouard Molinaro, et toi tu avais le rôle principal, c’est à dire celui de l’oncle Benjamin. Un rôle qui t’allait comme un gant, je te propose de revenir sur quelques réparties de Benjamin.

« Benjamin n’était pas ce qu’on appelle trivialement un ivrogne, il faut se garder de le croire. C’était un épicurien qui poussait la philosophie jusqu’à l’ivresse, et voila tout ».
 » Benjamin avait des principes : il prétendait qu’un homme à jeun était encore un homme endormi, que l’ivresse eût été un des plus grands bienfaits du créateur, si elle n’eût fait mal à la tête; et que la seule chose qui donnât à l’homme sa supériorité sur la brute, c’était la faculté de s’enivrer ».
Mais là, c’est exactement l’ivrogne de ta chanson.

« Les nobles n’ont jamais nui à mon avancement; mais cela n’empêche que je les haïsse de tout mon coeur.
Disons plutôt une haine toute philosophique ».

Un discours fait sur mesure pour toi.
Mon ami, aujourd’hui, je n’ai pas évoqué tes chansons; mais par rapport au contexte actuel, j’en ai quand même écouté deux que je cite toujours, car elles m’ont marqué :
– A propos de la mort, « n’ai-je jamais rien fait d’autre qu’arriver? »Je pense que c’est à mon tour d’arriver. No problème, rien qu’à l’idée de te retrouver.
– Est-ce mon frère qui vient
Me dire qu’il est temps
D’un peu moins nous haïr?

Une philosophie bouleversante du rapport à l’autre.

Allez mon ami, je vais te laisser, sans le conseil de « rester chez toi »; je suppose que là où tu es, il n’y a pas de confinement.
Ok,
Encore un et je vais…
Encore un et je va…

Enivrez-vous !
Au prochain délire!

par Khaled Slougui

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