Ma fille prends soin de toi!

MA FILLE PRENDS SOIN DE TOI! 21/03/2020

Mon trésor, tu ne pourras jamais imaginer l’état dans lequel je me trouve. C’est plus que « stupeurs et tremblements » du livre d’Amélie Nothomb que tu m’avais fait lire.
Ma meilleure amie, je te sais très prudente, et avec la tête sur les épaules, mais avec le flot d’informations que nous recevons à longueur de journée, il y a de quoi perdre la tête, paniquer, douter autant de soi que des autres…
Et pour cause. Hier, j’ai vu un court reportage sur le corona virus dans les EHPADS. C’était un médecin qui en parlait, il en a brossé un tableau noir, qui fait froid dans le dos; en un mot, il déclarait que la situation était catastrophique.
Mon ange, tu sais que je m’angoisse rapidement quand il s’agit de toi et de ton frère; aussitôt ont commencé à fuser dans ma tête les questions les plus saugrenues comme les plus sérieuses :
– Est-ce que dans l’EHPAD que tu diriges, vous disposez des moyens techniques et matériels (masques, gel, appareils…) pour une prise en charge aux normes des personnes qui y résident?
– Est-ce que le risque de contamination n’est pas très élevé, vu qu’il s’agit de personnes vieilles, très vieilles?
– Comment les incompétents des pouvoirs publics vous aident, si aide il y a?
– Et le confinement, comment tu gères ça? Tu fais peut-être partie de la « chair à canon » qu’on envoie se trucider?
– N’es-tu pas épuisée?

Mon coeur, souvent il m’arrive de me dire que ma mission envers mes enfants est terminée; mais c’est pas vrai, c’est une illusion, c’est une vue de l’esprit.
Sans compter le sentiment d’impuissance mêlé à une impression d’injustice.
Je n’arrive pas à croire qu’une pareille malédiction nous tombe dessus.
 » Et pourquoi moi, pourquoi maintenant, pourquoi déjà, et où aller? Chantait mon pote Brel.
Il m’arrive de me demander : nous reverrons-nous un jour?

Ma confidente de toujours, en ce qui nous concerne, il n’y a rien de spécial à te signaler. Maman est au télé travail et moi j’essaie de tenir le coup, même si franchement, le confinement me pèse. Tu sais que je suis nerveux.
Je lis, j’écris un peu, et j’écoute la musique.
Les CD que tu m’avais offert -DA SILVA et CALI- sont toujours à portée de main.
Je pense à toi à chaque fois que je prépare un plat que tu aimes; l’autre jour, j’ai pensé à faire les petites coquilles de poisson (St-Jacques) que tu adores, ensuite je me suis ravisé, j’aurais voulu les partager en famille avec un « Gewurtstraminer ».
C’est le cas aussi lorsque je cuisine le rôti d’agneau avec les petites pommes de terre.

Ma petite biche, c’est le sens de ton prénom « RYM », je n’ai jamais voulu me mêler de ce qui peut concerner ta propre vie, ce n’est pas à ton âge que je vais commencer à te donner des conseils. Je ne l’ai jamais fait, et de toutes façons, tu n’en feras qu’à ta tête, et ce n’est pas pour me déplaire.
Com dab, je vais t’envoyer les billets sur « mes délires », une quinzaine que j’ai omis de te transférer par mail; tu liras ça pour te changer l’esprit en pensant à moi, à maman, à Ramzi.

J’ai retrouvé une carte postale, tu étais au lycée, et tu nous l’avais envoyée lors d’un voyage avec un groupe d’amis à Barcelone. Tu disais :
 » La Sagrada Familia est l’exemple parfait de l’originalité dont se dote Barcelone. A la fois étonnante et excentrique, chaque coin de rue apporte son lot d’émerveillement.
En tout cas, je m’amuse bien, j’ai quelques ampoules à force de marcher, mais ça vaut la peine ».
Putain! me suis-je dit, c’est pas banal. Depuis je la garde tout le temps dans mon cartable. Tu es donc avec moi, tout le temps.

J’ai tant de choses à te raconter, j’espère pouvoir le faire de vive voix, si Dieu nous préserve.
Pour paraphraser Shakespear, « misérables sont les choses qui se laisseraient mesurer », tant il est vrai que le propre de ce qui nous ravit est de ne pas se prêter à la mesure.
La prochaine fois que je viendrai à Paris, tu m’emmènes au chinois de Choisy, ensuite, on ira écouter un peu de jazz.

Ma supplique : fais-moi un dessin, un paysage, comme celui que tu as fait à l’encre de Chine et que j’ai mis sur ma page FB.
Mon ange, prends soin de toi, et reste sur les plaisirs simples de la vie, car le secret se loge dans la volonté et le désir, d’où ma dédicace : « Le désir est le premier pas vers la réalisation ». (K.G.).

Ton fou de papa
Mille et une bises.

par Khaled Slougui

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