Universalisme vs communautarisme

HUMEUR DU JOUR

UNIVERSALISME vs COMMUNAUTARISME

Je suis intervenu en clôture de la journée, sur le thème de mon livre : « Eloge de la déradicalisation, une approche politique ».
Eu égard au temps qui m’a été imparti, je suis parti sur une brève improvisation, sans notes, sur le sujet de la radicalisation en lien avec la laïcité et l’universalisme de ses principes, sujets qui constituent l’essentiel de mes préoccupations intellectuelles depuis longtemps déjà. J’ai surtout souhaité faire oeuvre de pédagogie, en développant les points qui suivent.

Primo : J’ai commencé par poser un cadre à l’échange, comme je le fais toujours dans mes conférences : « on ne badine pas avec la laïcité », en paraphrasant Alfred De Musset, décrit par Jean D’ormesson comme le play boy de la littérature française. Pour l’histoire, il a gagné le coeur de Georges Sand, une femme de lettres et des barricades; mais les histoires d’amour finissent mal en général, c’est ce qui arriva entre eux, d’où le titre de la fameuse pièce  » On ne badine avec l’amour ». Des yeux brillaient dans la salle, je pouvais donner libre cours à mon délire.

Secundo : Ce qui justifie ce préambule, c’est une réalité pas toujours intégrée et souvent même déniée : les islamistes et les bigots de tout poil qui les soutiennent mènent une guerre d’usure contre la laïcité; plus que jamais par le passé, elle est partout menacée par des intégrismes, des intolérances, des replis identitaires, sur fond de communautarisme.
Le communautarisme, un poison pour la république, disais-je dans une tribune  » l’Etat fait fausse route en stimulant le communautarisme »; une démarche, faut-il le préciser, contraire à l’esprit de la révolution française dont le but était d’émanciper l’individu du groupe. Le citoyen était né qui dès lors existait en dehors de toutes les appartenances.
Les tentatives de remise en cause se déclinent principalement selon trois aspects :
– Confusion espace privé/espace public
– Confusion sur le concept de neutralité
– La réduction de la laïcité à un particularisme culturel
Ces aspects ont été abordés dans des humeurs précédentes, je ne m’y attarde pas ici.

TERTIO : Quel lien avec la déradicalisation?
J’ai présenté notre association « Turquoise freedom » dont l’objet consiste en l’aide des victimes de l’Islam radical et de pratiques anachroniques (jeunes radicalisés et leurs familles), d’une part; et la formation de tout type de professionnels à la prévention de la radicalisation, d’autre part.
Quel que soit l’angle sous lequel on analyse un processus de radicalisation, le discours sous-jaçent est toujours lié peu ou prou à la défiance de la laïcité. C’est ce qui rend indispensable une éducation à la laïcité comme axe majeur de la prévention de la radicalisation : elle peut consister en la mise en oeuvre d’une pédagogie de ce qu’est la laïcité et de ce qu’elle n’est pas.
Sans trop entrer dans le détail, pour moi, la déradicalisation se résume en trois infinitifs : semer le doute; réinsérer, privilégier l’amour et l’humour.
– Semer le doute : J’entends par là, non seulement une déconstruction du discours islamiste relayé par des jeunes sous influence, anesthésiés et quasiment sous tutelle, en mettant en évidence ses contradictions et ses mensonges. Mais également une critique du discours sur le discours, celui des bien pensants de tout bord.
En les confrontant à la concurrence cognitive et en signifiant que d’autres sources du savoir existent qui autorisent une autre lecture de la réalité du pays.
– Réinsérer : les encourager à se projeter dans l’avenir (être en projet) ; leur faire retrouver la confiance et l’estime de soi et enfin rétablir les liens rompus avec l’environnement social, la famille surtout.
Mon expérience de la formation de publics issus de couches populaires, pour l’obtention du diplôme d’agent de sécurité, et qui en majorité n’étaient pas éloignés d’un processus de radicalisation ; en tous cas, ils partageaient pour une grande part la rhétorique islamiste.
Cette expérience donc, laisse à constater, qu’avec le diplôme en poche et l’entrée sur le marché du travail, s’opère de fait un éloignement, si ce n’est une rupture d’avec le milieu dans lequel ils évoluaient. De nouvelles habitudes sont prises, de nouveaux comportements sont adoptés. Un statut et un rôle social sont acquis, et c’est important.
– Privilégier l’amour et l’humour : L’amour parce que c’est le dernier rempart contre la dynamique de rupture que veulent mettre en place les recruteurs, conformément à la démarche de toute secte qui peut se décliner en trois phases : la séduction, l’endoctrinement, la rupture.
L’humour, car « le rire est le propre de l’homme », selon la fameuse maxime Rabelaisienne ; il est le ferment de la vie qui se fait et se défait, le signe tangible que la vie ne s’arrête pas et suit son cours. Donc, il faut faire comme si de rien n’était et dédramatiser les choses et les évènements.
Il ne faut pas s’arrêter de vivre !

Quatro : Quel lien avec l’universalisme?
La stratégie islamiste consiste à s’approprier les valeurs de la république en les affublant de la référence islamique, de la sorte, il n’y aurait pas qu’une forme de liberté, d’égalité, de laïcité…
Cela traduit le fait de réduire la laïcité à un particularisme culturel qui donc ne serait pas applicable à d’autres cultures. Cette perversion des valeurs touche tous les domaines de la vie.
La laïcité n’est pas synonyme de reniement de quelque culture que ce soit, et c’est en cela que réside son souci de l’universel.
Selon Regis Debray, s’instaure un « tout se vaut, donc rien ne vaut » qui efface les frontières entre le vrai et le faux, le nécessaire et le gratuit, l’impératif et le facultatif. N’importe quel 2 + 2 = 5 devient une position intéressante, et le 2 + 2 = 4 une option parmi les autres.
En réalité, « la laïcité n’est pas incompatible avec les particularismes, au contraire, elle les rend possible, sur la base d’un principe d’universalité : l’égalté, tout en préservant la sphère publique de leur emprise », nous dit H.P. RUIZ
Il s’agit d’assurer le droit à la différence sans dévier vers la différence des droits, et le démantèlement de l’espace commun de référence.
Ces droits sont assignés par l’Etat à la sphère privée.
L’universalité, c’est la communauté des normes et des lois qui n’ont aucun fondement religieux.
C’est le sens de la respublica (la chose publique); c’est le fait que ce qui est propre à certains ne peut s’imposer à tout le monde.
L’universalisme consacre l’idée que la laïcité traverse toutes les frontières; Le mouvement de sécularisation qui touche aujourd’hui la majorité des pays dans le monde est seul de nature à favoriser la privatisation de la foi et à promouvoir la conscience individuelle.
Vivre à notre époque, c’est souscrire à certaines normes universellement admises.
Se réfugier dans le communautarisme, c’est nier la concorde laïque comme facteur d’union des hommes par ce qui les émancipe de leurs particularismes.
C’est finir pas perdre de vue le citoyen, en ne voyant en lui que le croyant (le musulman en l’occurrence), de la sorte, le souci du croyant l’emporte sur le souci du citoyen, ce n’est pas la république.

Conclusion : je reprends les mots par lesquels j’ai clôturé la journée.
 » Averroes (Ibn Rouchd), il y a neuf siècles, a posé les termes d’un débat qui reste d’une fraicheur insoupçonnable :
« La vérité n’a pas à craindre la vérité, elle doit s’accorder avec elle et témoigner en sa faveur. »
Qu’est-ce à dire pour nous ici et maintenant ? Simplement que l’islam est vérité pour ceux qui y croient, mais il est une autre vérité qui le surplombe, la République ; par conséquent, il est sommé de s’accorder avec elle et de témoigner pour elle.
Voilà pourquoi il n’a d’autre choix que de réhabiliter la raison et de s’inscrire résolument dans la modernité.

Une bonne journée!

A la prochaine? Certainement!

par Khaled Slougui

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