Voyager dans sa tête

VOYAGER DANS SA TÊTE 31/03/2020

Cette saloperie de virus dont on ne connait rien en définitive, si ce n’est qu’il exhume encore et toujours le dilemme science vs religion, me conforte dans ma conviction que l’idée d’une désacralisation du religieux est fondée, elle peut même réconcilier tout un chacun avec la spiritualité, la croyance, la foi; mais au-delà, ouvrir des perspectives temporelles d’un possible agnosticisme ou athéisme.
A une amie qui me parlait de « délicieux délires », j’ai envie de répondre que par ces temps d’inadmissible, d’intolérable confinement, je souhaiterais lancer, tel Baudelaire, une invitation au voyage.
Donc, aujourd’hui, délirer c’est voyager dans sa tête; Mais me diriez-vous, comment voyager quand on ne peut même pas sortir de chez soi? Accrochez-vous, on embarque et la mer est plutôt agitée, il sera question de choses et d’autres.

1- lors d’une réunion amicale, un ami qui m’a bien cerné et depuis longtemps déjà, alors que j’étais assez distrait pour suivre la discussion, s’est fendu de cette remarque : « vous savez, Khaled, il voyage dans sa tête ». J’ai adoré la formule.
En effet, je pense que le meilleur voyage n’est pas forcément celui qui coûte cher, avec les meilleures conditions logistiques; ce n’est même pas le voyage en tant qu’acte physique, c’est une forme d’aptitude à rêver de ci de là.

2 – Pour l’histoire, une fois, avec des amies russes, je commençais à parler de Russie, en m’attardant sur Moscou et St Petersbourg, Dostoievski, et la place rouge, Ludmila Pakomova, la championne de patinage artistique…Mes amies étaient persuadées que j’avais voyagé à plusieurs reprises en Russie.

3 – Une autre fois, c’était avec une un groupe d’égyptiens (es). Le point de départ est toujours culturel, et j’ai voulu parler du Caire de Naguib Mahfouz, avec des mentions très précises de telle et telle rues, du café Fichaoui, du restaurant Miramar, du Nil et des « dérives sur le Nil », l’un de ses plus beaux romans, à teneur fortement philosophique.
Eux aussi étaient quasi certains que je connaissais très bien le Caire, j’y ai jamais mis les pieds.
Oui! on peut voyager dans sa tête.

4 – Pour ne rien vous cacher, de plus en plus, il me plaît de raconter des histoires, pas dans le sens de bluffer, tromper (je préfère me tromper, mais jamais tromper les autres disait mon pote Brel). Je veux parler ici d’histoires qui ne finissent pas par faire des histoires , c’est à dire poser des problèmes.
Pour l’exemple, marinant dans les mythes les moins vraisemblables, les plus extravagants, les histoires que se racontent les islamistes finissent par générer des situations ingérables en suggérant qu’il y aurait une religion, la vraie, qui s’appuie sur un livre « le Coran » où il y a réponse à tout, fût-il question des inventions scientifiques que personne n’aurait prévues 20 ou 30 années avant. Bref la foi (discutable) primerait sur la raison, cause de tous les maux de toutes sortes, de notre époque.

5 – Dans ce domaine, la semaine passée, à la prison des Baumettes, j’animais un café philosophique sur le thème « connaissance des religions et de la laïcité ».
Au cours de la pause, j’ai surpris une discussion entre deux détenus.
L’un disait à l’autre :
– Mon frère, tu sais, aucun homme n’a posé les pieds sur la lune, c’est un gros mensonge; d’ailleurs, ils n’y sont jamais retournés.
– L’ami renchérit dans la contradiction, mon frère, Neil Armstrong a rapporté qu’en posant les pieds sur la lune, il a entendu l’appel du Muezzin à la prière.
– Soubhan Allah (comprenez « puissance du miracle divin »), s’esclaffa le premier.
Eh oui! L’eclipse de la raison peut s’opérer, et cela cause de terribles dégâts.

6 – La question de l’identité est sous-jaçente à l’ensemble des problèmes et conflits réels ou fabriqués que l’humanité vit ces dernières décennies. Question que j’ai déjà abordée dans mes Chroniques passées « les pardoxes de l’identité » et  » de l’authenticité ».
En réponse à un post sur l’assignation identitaire pratiquée par les indigénistes et autres identitaires, je me suis permis de remettre les choses en place, étant très irritable dès que ce sujet s’invite d’une façon ou d’une autre.
« Ceux qui pratiquent l’assignation identitaire sont en réalité des gens qui ont un gros problème avec leur propre identité. Ils n’ont d’identité que par opposition aux autres, c’est à dire par défaut. Cela traduit un complexe rédhibitoire. Une identité assumée, c’est celle qui existe en soi et pour soi (Hegel), mais sans exhibition ni m’as-tu vu? Une telle identité se vit, elle ne se clame pas.
J’ajoute que l’identité n’est jamais acquise une fois pour toutes. C’est un processus de dépérissement/acquisition qui s’invente perpétuellement tant qu’on fait partie de ce monde, à la fois horrible et passionnant.

A propos de DELIRE, même s’il s’agit d’une redite.
Bien sûr, il n’y a pas de modèle (un mot horrible) du délire, et chacun peut le faire à sa façon.
Donc aujourd’hui, c’est ce que j’ai fait en vous suggérant de voyager dans vos têtes; si vous avez eu une impression d’évasion, d’envol, de pérégrination, le temps de la lecture, c’est tout bon pour moi. Et l’exercice sera réédité.
Dans le cas contraire, je changerai de style, d’autant que j’aime le changement par dessus tout.

Com dab « un petit Voltaire » pour la route: « Ce n’est pas une petite peine que celle de donner du plaisir ».
Ouf! La matinée est passée, l’après-midi, je vais le passer à lire les réactions, quant à la soirée, je verrais bien, peut-être un peu de musique.

par Khaled Slougui

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